
Redonner sa chance à l’imprévu, et pourquoi pas ?
À l’heure où l’on planifie tout, où l’on compare tout, où l’on documente tout, reste-t-il encore une place pour l’inattendu ? À l’approche de l’été, alors que l’esprit commence déjà à s’évader vers les congés, l’article de Nicolas Arpagian publié dans Les Échos nous invite à une réflexion : dans une société hyperconnectée, que perd-on lorsque plus rien ne nous surprend vraiment ?
Dans son article « La place de l'inattendu dans une société hyperdocumentée », publiée dans Les Échos (28 juillet 2023), Nicolas Arpagian*, pose une question simple : que reste-t-il pour l'inattendu quand une société documente tout ?
Il souligne qu’aujourd’hui, le voyage a changé de forme. Avant même de partir, on a déjà tout vu, tout comparé, tout réservé. L'algorithme a sélectionné le restaurant, l'appli a optimisé le trajet, et les photos Instagram ont déjà cadrées ce qu'on va regarder une fois sur place. On part à la découverte d'endroits qu'on connaît déjà. Les technologies actuelles saturent notre imaginaire de données et d'images, éliminant toute possibilité de choc visuel ou de dépaysement total lors de notre arrivée. Tout est anticipé, programmé et validé par la communauté numérique avant même que nos pieds ne touchent le sol.
Et pourtant, ce qu'on garde vraiment d'un voyage, ce qui change quelque chose, c'est rarement ce qui était prévu. C'est la rue dans laquelle on s'est perdu, la conversation qu'on n'avait pas cherchée, le marché qu'on a trouvé par hasard un matin. Zola disait que « rien ne développe l'intelligence comme les voyages », mais c'est précisément parce que le voyage, dans sa version non balisée, oblige à s'adapter, à observer, à faire avec ce qu'on n'attendait pas.
Ce qui est pointé dans cette chronique, c’est le risque de tout cela : avoir accès à tout, tout de suite. Cela peut appauvrir notre capacité à réfléchir par nous-mêmes. Lorsque l’information est déjà prête, formatée, agrégée par un outil, alors on délègue progressivement notre jugement sans nous en rendre compte. L'esprit devient passif face aux suggestions automatisées, perdant le réflexe de chercher, de douter et de vérifier par lui-même. Et ce glissement-là, on le retrouve dans nos choix du quotidien, dans notre manière de consommer l'information, autant que dans nos voyages.
Redonner sa chance à l’imprévu, ce n’est pas rejeter la technologie. C’est retrouver une forme d’équilibre. C’est laisser une place à ce qui n’était pas prévu, à ce qui oblige à s’adapter, à penser autrement, à regarder vraiment. Dans un monde saturé de contenus, de notifications et de recommandations, il y a peut-être une forme de sagesse à ne pas vouloir tout maîtriser. Et si l’été était justement le bon moment pour réapprendre à se laisser surprendre ? À être surpris par ce que l’on n'avait pas prévu.
*vice-président du cabinet HeadMind Partners.

